Rencontre avec Sabrina Champenois
PAR BARBARA SILVERA-SONIGO, LAURA LEGRAND & JULIETTE MEULLE
Sabrina est journaliste chez Libération depuis maintenant 25 ans. Elle a eu la gentillesse de nous accorder une interview afin de mieux comprendre son métier et surtout comment il coexistait avec le confinement. Nous la remercions bien sûr du temps qu’elle nous a accordé (1h20 tout de même) et nous vous souhaitons une bonne lecture.
Temps de lecture 9 minutes :-)
(soit 0,16 % du temps que nous passons en moyenne chaque mois sur les réseaux sociaux…)
Une âme de journaliste
Passionnée, elle a le goût de l’écriture et du partage, c’est ce que nous ressentons durant cette interview. Elle répond spontanément à nos questions, sans détours, et nous délivre les secrets de gestion de crise dans les bureaux virtuels de Libé « quels temps étranges », on a l’impression d’y être.
Un parcours à son image, captivant, passionnant et exemplaire.
Dans ses souvenirs, c’est depuis ses quatorze ans que l’actuelle cheffe de service de la rubrique Société voulait devenir journaliste. Elle aimait déjà écrire et son intérêt pour l’information s’affirmait, d’autant plus que ses parents affectionnent la presse papier, cela a peut-être influencé son choix. Après une maîtrise LEA anglais-allemand, la jeune diplômée part pour les États-Unis en tant qu’assistante dans une université de l’État de Virginie. Là-bas, elle donne des cours de français pendant deux ans. À son retour, elle décide de passer les concours d’entrée aux écoles de journalisme qui la conduiront à Strasbourg, où elle choisit la spécialité presse écrite. La néo-journaliste effectue des stages chez Midi Libre, l’Est Républicain puis chez Libération. Elle ne le sait pas encore mais elle a trouvé sa « maison ».
Cela fait aujourd’hui 25 ans que Sabrina Champenois est entrée chez Libération. Elle ne s’est pas ennuyée puisqu’elle a commencé par l’édition en tant que secrétaire de rédaction, elle devient par la suite cheffe d’édition au service Culture. Puis, elle atterrit au service Portrait, où elle est cheffe de service adjointe, elle passe donc de l’édition à la rédaction. Après un petit détour par la direction du magazine Next (mensuel publié par Libération), spécialisé dans la mode, mode de vie, tendances et interrompu car trop coûteux, la journaliste rebondit et prend la direction du service Société. Cela fait aujourd’hui trois ans.
Lorsqu’on lui demande pourquoi son parcours est si hétéroclite, elle nous répond que cela vient de son goût pour la variété. Avec Libération ses travaux sont multiples, entre festival de Cannes pour dresser des portraits, ou aujourd’hui gérer la crise Covid-19, c’est ce qui la passionne et elle serait triste de n’avoir eu qu’une voie circonscrite. Cette « liberté folle » est la raison pour laquelle elle est toujours restée dans ce journal, car, malgré leur folie « limite gérable » il est possible de faire beaucoup de choses. Ce côté tout azimut de son parcours la réjoui et on comprend pourquoi.
Mais elle a aussi parfois eu ses doutes, quelques regrets de ne pas avoir changé même si elle dit de Libération que c’est sa « maison », changer c’est aussi être poussé à se renouveler. Pour autant, faire de la télévision ne l’attirait pas, car les formats sont souvent trop courts. En revanche elle aime beaucoup la radio, et « si c’était à refaire peut-être que je réfléchirais sur la radio » nous dit-elle.
“Mon appétit naturel était pour la presse écrite.”
Sabrina Champenois est aujourd’hui cheffe de service de la rubrique Société, elle est la cheffe d’orchestre du service. À l’aide d’une boîte à outils, elle met en route, chaque jour, la machine. Une machine qui s’organise, qui parle de quoi ? Comment ?
Elle doit être avec son équipe, à l’affût de l’information et cela quotidiennement. Quels sujets seront des évènements (c’est-à-dire feront la couverture), lesquels feront la double page ? C’est une dynamique perpétuelle qui fait la difficulté du métier car il faut être en mesure de proposer de l’information chaque jour. C’est donc un métier d’organisation, où la communication est primordiale, que ce soit au sein de son équipe mais aussi avec les autres services et la direction du journal.
Le confinement, une source de changements
Cependant, la crise sanitaire et le confinement ont complètement redistribué les cartes, comment passe-t-on d’un open-space qui facilite les échanges à une réunion virtuelle où les dynamiques sont complètement chamboulées ?
“On a passé cinq heures sur teams, à la fin j’étais un cerveau malade.”
L’équipe est dans l’obligation de travailler via des plateformes comme Zoom ou encore Teams, cela peut durer des heures tandis qu’en direct, l’échange est bien plus simple et rapide.
Malgré le confinement, certains journalistes volontaires (et courageux !) continuent de se rendre sur le terrain, avec tout l’équipement nécessaire bien sûr (gants, masques…). Pour autant, il y en a très peu par rapport à d’habitude (près de 94 % des employés chez Libé sont en télétravail), les rencontres se font maintenant le plus souvent par téléphone. Aussi, c’est pour cette raison que le suivi constant de l’AFP (Agence France Presse) et de l’actualité est obligatoire pour fournir des informations les plus récentes possibles. Sabrina nous expliquait qu’il ne s’agissait pas selon elle d’un manque de volonté de l’équipe à aller sur le terrain, le véritable problème est le manque d’accès à l’information.
“Nous avons mis 1 mois à décrocher une autorisation d’accès pour entrer dans un service de réanimation”
Elle comprend complètement cette attente au vu des circonstances actuelles, mais cela rend donc plus difficile le partage des informations.
L’organisation est donc bien plus compliquée à gérer, l’heure de rendu des papiers a été avancée à 17h30/18h maximum pour tous les articles (excepté les annonces de dernières minutes comme pour les allocutions présidentielles). Cela permet ensuite aux personnes de l’édition de réaliser la mise en page et d’éditer avant de boucler afin d’être prêts pour l’impression le lendemain matin. Le système de fabrication a lui aussi été modifié, il y a une accumulation de changements qui oblige donc une rationalisation des papiers avec des horaires anticipés.
De plus, pour la distribution, de nombreux kiosques ont fermé ce qui a entraîné une chute conséquente des ventes du journal en version papier. Pour autant, le nombre d’abonnés numérique a doublé depuis le début de ce confinement, c’est ce qui motive l’équipe à continuer de rédiger et être à l’affût de chaque news.
Au niveau de l’organisation générale, les chefs de service se regroupent sur Teams à travers différentes réunions au cours de la journée. La première est la conférence de rédaction, elle a lieu le matin à 10h. A 12h, une nouvelle réunion se déroule pour commencer à construire les pages. Vers 16h, l’équipe commence à réfléchir aux sujets du lendemain (c’est ce qu’on appelle la réunion « le froid »). Enfin vers 18h30/19h, la Une est faite. Un rythme soutenu chaque jour, même à distance !
Sabrina est tout de même ravie de se rendre compte qu’il est possible, malgré le confinement, de maintenir un quotidien, elle en est fière. Surtout qu’il s’agissait de sa première fois en télétravail. C’est effectivement une méthode peu commune pour une journaliste, même pendant les grèves de cet hiver, Madame Champenois a traversé Paris à pied, en bus et à vélo pour se rendre jusqu’à son bureau.
Le digital au sein d’un journal
Le digital pourrait donc être un moyen utile pour diffuser l’information, notamment dans des conditions comme celles que nous subissons actuellement. La différence avec la presse imprimée est que, sur le numérique, il est possible de joindre des liens, par exemple pour poster un tweet ou encore insérer d’anciens articles. Cela facilite la lecture et la navigation entre un même sujet mais étalé sur plusieurs articles. L’autre grande différence est le nombre de signes par article, les grands formats sont plus difficilement lisibles sur un écran, c’est pour cela que les journalistes les limitent à un par semaine sur le web. Le format sur presse écrite est plutôt aux alentours de 10 000 caractères contre 5 000 sur le numérique.
Pour autant, Sabrina espère que sur le long terme, la presse écrite papier persistera. Les ventes papier aujourd’hui sont celles qui rapportent le plus d’argent (un numéro imprimé est à 2€50 contre un abonnement à 1€ le mois pendant le confinement), pas question donc de l’abandonner.
Un débat improvisé autour des journaux gratuits
Aborder le sujet de la presse papier nous a fait dériver sur les journaux distribués gratuitement dans le métro ou encore dans la rue. Sabrina a un avis bien tranché sur ce point. Pour elle, il est inconcevable de fournir de l’information de qualité de cette façon. Il s’agirait d’une dégradation du journalisme qui se réduirait à un métier non-rémunéré. Les journaux gratuits se font des bénéfices grâce aux publicités qui sont inscrites sur presque toutes leurs pages. Les informations sont comme industrialisées, ce sont des fast news, c’est-à-dire des condensés d’informations. Elle tient tout de même à ajouter que les journalistes travaillant au sein de journaux gratuits ont évidemment du talent, ce qu’elle essaie simplement de nous expliquer est que « l’information n’a pas de prix », le fait de la rendre gratuite la dévalorise.
Elle contrebalance tout de même son avis avec le fait que la gratuité permet une démocratisation de l’information. Aussi, pour des étudiants comme nous par exemple, il n’est pas toujours facile de dépenser une certaine somme pour un produit qui pourrait être gratuit ailleurs, même si les deux produits sont dans le fond bien différents. Cela dit, l’important est de prendre conscience que la gratuité a toujours un coût, comme par exemple les fast news dont nous parlions plus haut.
Le métier de journaliste en lui-même
Lorsque l’on parle de journaliste en mouvement à Sabrina Champenois, elle nous répond que bien évidemment, le journalisme nécessite une ouverture au monde et un intérêt pour ce qu’il se passe autour de soi. Pour elle, ce métier c’est aussi avoir une fonction de transmetteur, d’intermédiaire entre une information et le récepteur. Pour ce faire, il faut être bien attentif à ce qu’il se passe autour de nous afin de restituer au mieux l’information pour quelqu’un qui ne connaîtrait pas si bien le sujet.
Le journaliste ne travaille jamais seul, c’est pourquoi nous avons demandé à Sabrina comment cela se passait avec des responsables de communication. Elle nous a alors répondu que la sollicitation venait des deux côtés, mais que ce sont les journalistes qui ont le plus gros tri à faire entre toutes ces demandes. La communication et le journalisme sont des milieux distincts et selon elle, chacun à un travail bien différent à réaliser. Néanmoins ces deux branches sont complémentaires en ce qui concerne les actualités. La journaliste nous a exposé les faits en prenant exemple sur la situation actuelle. Si elle souhaite interroger un maire d’un village des Vosges, village très touché par l’épidémie, elle devra passer par le service communication de la mairie afin d’arranger le rendez-vous. Et c’est en ça qu’ils ont besoin de ces échanges. Ces services peuvent-être des sources d’informations, lorsqu’ils partagent des sujets qui font ou peuvent faire l’objet d’un papier chez Libé, comme par exemple une application qui met en lien des personnes âgées avec leur familles à l’extérieur. Cependant ils ne peuvent pas imposer aux journalistes le sujet ou leur vendre uniquement ce qui les intéressent eux. Elle reçoit environ 300 mails par jour, ce qui lui impose un gros tri entre les communiqués de presse du gouvernement, des entreprises, des attachés de presse. Parmi tout cela il y a bien entendu de très bons projets à prendre en compte.
Le plus important lorsqu’un attaché de presse propose un sujet est qu’il expose les faits afin que les journalistes puissent choisir. Ensuite derrière ça il faut qu’il y ait un vrai sujet d’intérêt général par exemple « est ce que le numérique peut être une alternative à l’isolement des seniors dans les EPHAD ? ».
Les fake news
Question inévitable de notre part, nous lui avons demandé comment lutter contre les fake news et l’infodémie, sa réponse ? « Vous avez deux heures devant vous ? »

Ils ont chez Libération un service qui se nomme Checknews, ce sont 10 personnes, une « brigade de vérification de l’information » nous a-t-elle dit. Leur rôle est de passer au peigne fin toute information qui pourrait être erronée, fausse et de rétablir la vérité sur l’information en elle-même. Tous les journaux sérieux en ont un maintenant. La rubrique Société de notre journaliste travaille beaucoup avec eux. La rumeur ayant développé ses ailes surtout dans des situations anxiogènes comme celle que nous vivons actuellement, il faut faire attention aux informations que l’on trouve. Néanmoins certaines « fakes news » peuvent s’avérer vraies et il est primordiale de se fier à des personnes dont c’est vraiment le travail comme les journalistes de Checknews par exemple.
Pour notre cheffe de rédaction, un article de presse est pertinent selon plusieurs critères : la vérification des sources, la clarté, être attentif pour repérer des choses avant les autres et donc être en amont de l’information afin de ne pas être répétitif. Explorer toutes les pistes, avoir plusieurs sources et enfin être pédagogique car pour elle ce travail c’est informer les gens, il faut donc être : clair net et précis. Le plus c’est d’avoir du style mais cela vient après, selon elle. De plus, Sabrina Champenois nous expliquait qu’avec le numérique les choses avaient changé quant à leur capacité de capter l’information en premier. En effet, aujourd’hui avec les réseaux sociaux certains filment avec leur téléphone portable et captent l’information avant eux, ils sont parfois pris de vitesse. Malgré tout il reste très en avance lorsque que ce sont des sujets à l’étranger et que leurs reporters sont sur le terrain. Elle conclut en nous disant que c’est parfois compliqué d’avoir l’information au jour le jour car il faut maintenant lutter contre les fakes news, les rumeurs etc, c’est devenu « la jungle ».
En ce qui concerne ses déplacements Sabrina Champenois ne se déplace plus beaucoup. Elle a pu aller rencontrer des écrivains, se déplacer à l’étranger pour des sujets de mode mais elle nous a confié ne jamais être allée sur un théâtre de guerre. Ces personnes se comptent sur les doigts d’une main. Cependant, tous les jours dans son service des journalistes partent sur le terrain pour interviewer des personnes sur les sujets sociétaux (violence faites aux femmes, la pauvreté…).
« D’habitude, le terrain c’est notre fuel, c’est ce qui nous fait avancer »
Les conseils de journaliste
Pour clore cette interview, Sabrina nous transmet quelques conseils pour les étudiants souhaitant devenir journaliste.
Pour elle, faire une école de journalisme est la voie la plus technique. C’est aussi la plus simple, notamment pour faciliter les conventions de stages car les journaux, comme Libération, ont des partenariats avec celles-ci. Le seul inconvénient est que la créativité est parfois restreinte par leur rigidité.
Ce métier nécessite surtout de la ténacité, notamment pour la presse écrite pour laquelle il est difficile d’obtenir un poste et de se faire une place. « Si vous avez de la curiosité, êtes intéressés par l’actualité et qu’échanger avec les gens vous intéresse… alors il faut le faire ! »
« Ça vaut pour la communication aussi, les mêmes ressorts à peu près sont convoqués pour la communication »
« Faites ça si vous en avez vraiment envie » et dans ce cas allez-y à fond, comme dirait Sabrina :
“Lancez-vous !”


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